Il y a des légendes dont la gloire arrive avec un retard indécent. Huddie “Lead Belly” Ledbetter a traversé l’Amérique des marges comme on traverse une bagarre : pauvreté, ségrégation, violence, prisons, routes sans promesse — et, malgré tout, un répertoire si vaste qu’on dirait un pays entier logé dans une gorge. On retient quelques titres devenus totems (“Good Night Irene”, “Midnight Special”, “Rock Island Line”, “In the Pines”), mais l’essentiel est ailleurs : dans cette idée d’homme-orchestre, de mémoire ambulante, de chanson utilisée comme outil pour ne pas se laisser refermer. En 1933, à Angola, les Lomax enregistrent sa voix derrière les barreaux : la prison comme studio, la musique comme fuite. Et l’ironie mord : Lead Belly meurt en 1949, puis “Goodnight, Irene” explose en 1950 avec les Weavers, comme si le succès avait attendu qu’il ne puisse plus le voir. La suite ressemble à une chaîne invisible : Donegan, le skiffle, les gamins qui bricolent des groupes, Liverpool… et Lennon qui comprend qu’on peut commencer avec trois accords et une planche à laver. Derrière la mythologie Beatles, il y a parfois un fantôme américain qui chante pour tenir debout.
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