À la fin des sixties, les Beatles ne se quittent pas dans un fracas romantique mais dans un brouillard de réunions, de contrats et de comptes à rendre. Apple Corps, rêvée comme une utopie créative, ressemble de plus en plus à une salle de classe où l’on vous distribue des papiers à signer — et où l’on étouffe. C’est là que George Harrison, longtemps cantonné au rôle du « troisième », trouve sa sortie de secours : sécher une journée de paperasse, filer respirer chez Eric Clapton, prendre une guitare acoustique… et laisser tomber sur le bois ces notes qui semblent ouvrir une fenêtre. Here Comes the Sun naît d’un ras-le-bol très concret, mais devient aussitôt mieux qu’une anecdote : une petite liturgie de rétablissement, un printemps gagné sur l’hiver intérieur. Dans les coulisses d’Abbey Road, la chanson révèle tout ce que les derniers Beatles ont encore de miraculeux : un sens de l’architecture pop capable d’avaler un Moog en douceur, des métriques qui boitent juste assez pour hypnotiser, et un Ringo instinctif obligé de dompter l’impossible sans jamais casser le flux. Entre les tensions de Get Back, l’absence ponctuelle de Lennon, et la perfection parfois tyrannique du studio, ce morceau lumineux ressemble à un dernier geste de liberté — et à la preuve que, même au bord du divorce, ils savaient encore servir la grâce. Entrez : le soleil arrive, mais il n’efface rien. Il éclaire tout.
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